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TEM - BEAUX LIVRE - DALI et le livre d’art 1

Jean-Louis Augé

Editeur : Somogy

La plupart du temps, Salvador Dalí, tout comme ses contemporains Picasso, Miró et dans une moindre mesure Tapiés, est assimilé à une icône, une formule magique éveillant un intérêt quelque peu fantasmatique. On ne saurait dénombrer qu’à grand peine la quantité d’ouvrages qui ont été édités sur le maître de Port Lligat ainsi que sur les expositions qui lui ont été consacrées.

Cette dynamique qui n’est pas prête à se tarir, véhicule à coup sûr ce que Dalí souhaitait : la notion complexe de sa puissance créatrice, son originalité profonde enracinée dans les tréfonds de l’être, de la personnalité, de l’inconscient ainsi que de l’héritage de la mémoire. Outre la virtuosité de la technique et du trait, incontestable chez Dalí, nostalgique de la Renaissance italienne, il faut demeurer conscient que l’univers dans lequel il évoluait s’est modifié profondément dans l’entre-deux-guerres.

L’ouverture, douloureuse, de l’art à ce que nous nommons désormais la mondialisation, le rôle prééminent du marché de l’art ainsi que des États-Unis a infléchi les tendances artistiques d’une manière très spectaculaire.

En d’autres termes, pour un jeune artiste né à l’aube du XXe siècle, aussi doué soit-il, il fallait impérativement s’insérer dans un courant artistique déterminé et dans un contexte politique qui voyait s’affronter les deux conceptions du monde entre communisme et libéralisme. Le rôle de l’argent, maintes fois évoqué — on pense à « l’Avida Dollar » d’André Breton — semble quelque peu réducteur désormais. Qu’un artiste gagne beaucoup d’argent, voire l’apprécie et le recherche, n’est pas en soi objet de scandale dans la mesure où la pensée créatrice et l’œuvre qui en découle s’avèrent éminentes, en dehors de toute imposture.

Il y a aussi chez les artistes confrontés au succès cette ambiguïté dont ils sont fort conscients : la puissance de l’argent recèle un réel danger, celui d’imposer la répétition mécanique d’un genre, d’un style. Mariano Fortuny y Marsal (1836-1874), catalan lui aussi, en fut la victime symbolique au xixe siècle alors que le marché de l’art se tenait à Paris et à Londres. Picasso ne disait-il pas avec, semble-t-il, une fierté mêlée de méfiance, que tout ce qu’il touchait se transformait en or ? Dalí ne prétendait-il pas qu’il avait mille idées par jour et qu’en réaliser une seule engendrait la fortune ?

Salvador Dalí, mieux que tout autre de sa génération, a eu la conscience vive de ses capacités mais aussi de la toute-puissance des médias. Il a fort bien organisé sa publicité (sa communication, dirait-on de nos jours) comme en témoignent ses « performances » diverses et variées qui vont de la provocation teintée d’humour, à la publicité détournée à son profit : qui ne se souvient du « je suis fou du chocolat Lanvin ! ». De fait, il avait fort bien admis que pour durer dans un monde artistique sans pitié il convient que l’on parle constamment de vous, en bien ou en mal peu importe, pourvu que l’on parle de vous.

Ce que nous subissons désormais de manière accablante, Dalí l’a expérimenté avec  le succès que l’on sait mais avec un réel avantage : il avait d’extraordinaires moyens à sa disposition. Dalí, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’était pas qu’un histrion doué d’un langage propre. Il était en constante recherche de lui-même, pétri de ses phobies et de ses contradictions qu’il tentait de résoudre ou sur lesquelles il reposait ses forces.

Il était surtout d’une culture accomplie, savante comme le sont les plus grands, comme l’étaient les grands maîtres qu’il vénérait, en particulier Raphaël, Michel-Ange, Léonard de Vinci et par-dessus tout Diego Velázquez. Ce dernier possédait, pour son époque, une bibliothèque remarquable constituée de 156 livres dont à peu près le tiers était des ouvrages à vocation scientifique. Dalí possédait aussi une bibliothèque très importante (plus de 4 000 titres) où il puisait inlassablement.

Outre le fait que Gala, son épouse et muse, lui faisait la lecture pendant qu’il travaillait, ce rapport de l’artiste avec le livre, réceptacle du savoir millénaire, ne pouvait qu’attirer son attention. Nul doute que l’analyse en profondeur de la composition de cette bibliothèque dalinienne, si elle peut se faire un jour dans le plus grand détail, nous apprendra beaucoup par sa répartition même sur la personnalité de son propriétaire. Il est un fait patent que Dalí s’intéressa aux sciences et s’y déployait en quelque sorte au travers de son intérêt pour l’holographie, la structure de l’ADN et celle de l’Univers.

Dalí était donc un homme de savoir universel, une sorte de Pic de la Mirandole du XXe siècle (l’expression est de Michèle Broutta), rôle qui n’a pas dû être facile à tenir car Dalí avait toute conscience que cette notion de la connaissance devait se diluer, sinon se perdre, en raison de la montée en puissance de cette marée médiatique dont il utilisait, à son profit, les effets. Esprit curieux (comment expliquer sans cela son intérêt pour le cinéma et le dessin animé de Walt Disney), il savait sans nul doute que tôt ou tard, avec la pesanteur de l’âge, une bonne part de cet éclat médiatique disparaîtrait, ce qui impliquerait forcément un retour à la terre natale, sa Catalogne.

C’est ce qu’il fit définitivement à la fin des années 1970 non sans être retourné en Espagne au moment de l’ère franquiste, ce qui lui fut beaucoup reproché.

En définitive, si l’on peut affirmer que Salvador Dalí fut un artiste cosmogonique, un créateur d’univers, un homme aux cent facettes ou visages, il en est un, très attachant et qui nous a accaparé : celui du livre d’art.

Ainsi, à la suite des grandes expositions du Centre Pompidou et du musée Reina Sofia en 2012-2013 qui ont fait le point — ou tenté de le faire — sur son œuvre, il nous est apparu qu’un domaine particulier pouvait être mieux abordé encore : celui de l’illustration des grands textes primordiaux ainsi que celui de Dalí auteur, à travers Le Manifeste mystique qui n’est autre qu’une des étapes majeures de sa vie créatrice.

Bien entendu, s’attaquer à Dalí comporte quelques difficultés notoires outre l’aspect financier inhérent à l’organisation d’expositions d’envergure. La cohérence du propos, sa vérité même s’avèrent essentielles car le domaine du livre d’art ne trompe pas : il faut l’exigence portée à son paroxysme, la qualité d’exécution parfaite, fruit d’une collaboration avec d’autres artistes et artisans du monde de l’édition d’art.

Monde élitiste, diront à tort certains, monde généreux car risqué à plus d’un titre : on pense à Joseph Foret qui se ruina littéralement en réalisant avec Dalí et d’autres protagonistes comme Georges Mathieu, un livre unique : L’Apocalypse.

En cela l’opportunité fut, comme dans bien des cas, celle d’une rencontre opérée avec Michèle Broutta, éditrice d’art qui a travaillé avec Dalí de 1957 à 1977, c’est-à-dire une grande partie de la pleine période de la production dalinienne dans le domaine qui nous intéresse.

Nous tenons ici à la remercier très chaleureusement pour sa constante gentillesse ainsi que sa disponibilité, ses encouragements et sa modestie tout comme nous tenons à faire de même auprès du musée d’Issoudun et la fondation Dalí de Figueras en la personne de sa directrice Montse Aguer qui a ouvert toutes grandes les portes de cette belle institution. De la sorte avons-nous pu nous pencher sur ce long parcours merveilleux du maître catalan entre Les Chants de Maldoror et Les Caprices de Goya revisités en 1975-1977.

Dalí y dévoile un autre visage, celui du virtuose, certes, mais aussi celui de l’homme si cultivé qu’il pouvait être, respectueux et heureux de s’insérer dans cette splendide tradition du livre d’art, de l’accompagnement des grands textes fondateurs que sont La Divine Comédie, le Don Quichotte, L’Apocalypse, Le Décaméron ou La Quête du Graal. Ce parcours, obsessionnel, diront certains, il ne fut pas le seul à l’accomplir mais il s’y dispose de manière inoubliable tout en faisant état d’une filiation tout comme sa présence effective aux côtés de Picasso, son rival sans doute mais aussi son collègue, de la même façon que pouvaient l’être en leur temps, Raphaël et Michel-Ange.

Cette immersion dans le monde dalinien associé au livre a permis d’évoquer une facette plus intime de celui qui fut l’un des acteurs majeurs de l’art du XXe siècle. Sans surprise, nous avons pu vérifier son attention toute particulière pour le Nombre d’Or1 qui demeure, parmi les symboles daliniens, l’un des fils directeurs de sa pensée.

Nous avons pu découvrir, au-delà du personnage quelque peu fantasque et parfois fictif dont l’imagerie populaire a conservé la trace, l’image d’un prince de l’Esprit. Dalí, et c’est là notre sentiment personnel, a donc vécu l’exil des princes de l’Esprit qui n’a pas d’autre but que de séparer l’infini du réel ; pour cela, tous les moyens sont bons de la science et de l’art mêlés. Mais à vouloir être ainsi un prince de l’Esprit on en devient une chimère, une absolue chimère, cette fois immortelle.

Jean-Louis Augé

Conservateur en chef des musées Goya et Jaurès de Castres

Biographie :

Jean-Louis Augé est conservateur en chef des musées Goya et Jaurès de Castre (France).

Il a publié : L’art en Espagne et au Portugal (Citadelle & Mazenod, 2000), Le Musée Goya, Castres (RMN, 1997), Image du Nouveau Monde en France (La Martinière, 1995), ouvrage collectif .

Il est chevalier de la Légion d’honneur et décoré de l’Ordre du Mérite.

Il a eu un coup de cœur pour l’Espagne lorsqu’en 1980 ,étudiant en archéologie, il effectuait des fouilles dans la région de Cordoue. Depuis, c’est un amour inconditionnel qu’il éprouve pour ce pays.

EDITEUR : Somogy

ISBN : 978-2-7572-0825-0

EAN : 9782757208250

FORMAT : Beau Livre

PRÉSENTATION : Relié

NB. DE PAGES : 165 pages

TEM / 2014 11 07 /

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